Appliquer les sciences comportementales au pilotage des transformations
- Yves Djorno
- 12 janv.
- 9 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 6 jours
La plupart des projets de transformation partagent un paradoxe désormais bien documenté : la cible est clairement définie, le planning est maîtrisé, les ressources sont mobilisées… et pourtant l’adoption réelle reste trop souvent décevante. On observe des contournements, des pratiques nouvelles sous-utilisées, un retour aux anciennes méthodes, une fatigue progressive des équipes et des managers sous tension. Ce constat n’est pas marginal : il est structurel.
La raison est simple, mais encore trop souvent mal traitée. Qu’il s’agisse de changer de stratégie, d’organisation, de méthodes ou d’outils, toute transformation vient toucher des habitudes profondément ancrées. Elle affecte le travail quotidien, le sentiment de compétence, et les équilibres humains sur lesquels repose la performance.
Les sciences comportementales offrent des cadres robustes pour analyser ces mécanismes : comment les individus passent à l'action, comment les équipes réagissent aux événements, et comment les managers influencent, très concrètement, l’appropriation des nouvelles pratiques.
Cet article propose une approche du pilotage des transformations qui dépasse la conduite du changement déclarative. Il montre comment identifier les logiques collectives à l’œuvre, suivre dans le temps l’engagement et la confiance, et équiper les managers dans leur rôle clé d’adoption. L’enjeu n’est plus seulement de réussir un projet, mais de développer une capacité organisationnelle durable à se transformer.
Le véritable enjeu : ce n’est pas le changement, c’est son appropriation
Dans la majorité des projets de transformation, l’attention se concentre sur la conception de la cible, la structuration du plan de mise en œuvre, les dispositifs de communication, la formation et les indicateurs de suivi. Ces éléments sont évidemment nécessaires, mais ils disent peu de la manière dont le changement est réellement vécu sur le terrain.
Ce qui est beaucoup moins souvent travaillé, c’est l’expérience concrète des équipes, les formes spécifiques de résistance liées à leur fonctionnement collectif, et le rôle très différencié que jouent les managers dans l’appropriation des nouvelles pratiques. Le résultat est bien connu : le projet est piloté, parfois avec rigueur, mais la dynamique humaine qui conditionne son succès ne l'est pas toujours.
Un postulat fondamental : la résistance n’est pas un problème, c’est une information
La résistance au changement est encore fréquemment interprétée comme un manque d’engagement, une inertie culturelle ou un frein qu’il faudrait lever. Cette lecture est rassurante, mais elle est souvent erronée.
Dans la grande majorité des cas, la résistance est rationnelle du point de vue des équipes. Elle exprime une inquiétude face à la perte de repères, une crainte de dégradation de l’efficacité ou du sentiment de compétence, parfois même une peur de perdre une forme de légitimité acquise avec l’ancien fonctionnement. Elle traduit aussi, très souvent, une volonté de protéger ce qui fonctionne aujourd’hui et qui a fait ses preuves.
Autrement dit, les équipes ne résistent pas au changement en tant que tel. Elles résistent à ce que le changement remet en question dans leur équilibre quotidien. Concrètement, cela se traduit par exemple par des équipes qui continuent à utiliser d’anciens processus « en parallèle », non par mauvaise volonté, mais parce qu’ils sécurisent leur performance ou leur crédibilité dans la phase d’incertitude.
Toutes les équipes ne se comportent pas de la même manière face à un changement
On parle souvent des « équipes » comme si elles réagissaient de manière uniforme, alors que toute organisation est en réalité composée de collectifs aux logiques profondément différentes.

Certaines équipes sont naturellement tournées vers l’exploration, l’apprentissage et l’expérimentation. D’autres privilégient avant tout l’atteinte de résultats concrets, la performance immédiate et l’efficacité opérationnelle. D’autres encore s’attachent à la stabilité, à la fiabilité des processus et à la maîtrise des risques. Enfin, certaines équipes sont particulièrement sensibles aux impacts humains, à la qualité des relations et à l'expérience collaborateur. Ces différences ne relèvent ni de la bonne volonté ni de la maturité. Elles sont l’expression de logiques collectives profondément structurantes, qui influencent directement la manière dont un changement est perçu, interprété et adopté. Ainsi, une équipe orientée exploration pourra s’approprier rapidement une transformation, tout en sous-estimant l’effort de stabilisation nécessaire. À l’inverse, une équipe très orientée fiabilité pourra retarder l’adoption tant que les règles, les processus et les risques ne sont pas clairement maîtrisés.
Face à un même projet de transformation, ces équipes ne réagiront ni au même rythme, ni de la même manière. Là où certaines verront une opportunité à saisir, d’autres percevront d’abord une menace à contenir. Là où certaines accepteront l’inconfort transitoire lié à l’apprentissage, d’autres chercheront immédiatement à sécuriser l’existant. Appliquer un discours, un rythme ou un mode d’accompagnement unique revient alors à ignorer ces réalités — et à produire, sans le vouloir, des résistances parfaitement prévisibles.
L'approche comportementale permet d'objectiver ces fonctionnements collectifs, en dépassant les jugements subjectifs — « équipe résistante », « équipe peu agile », « équipe difficile » — pour comprendre ce qui motive réellement les attitudes observées. Elle permet notamment d’identifier de grands types d’équipes, qu’elles soient dominées par une logique d’exploration, de production, de stabilisation ou de collaboration.
La question n’est alors plus de savoir s’il y aura des résistances, mais quelles résistances sont probables, où elles vont apparaître, et comment les traiter intelligemment.
Le changement ne se joue pas à un instant T, mais dans la durée
Comprendre les dynamiques d’équipe constitue une première étape essentielle. Mais cela ne suffit pas. Un projet de transformation ne se joue jamais en une fois, ni au moment de son lancement, ni à la fin officielle du projet. Il se déploie dans le temps, au fil de phases successives : enthousiasme initial, apprentissage, ajustements, premières difficultés, parfois lassitude, parfois accélération.
À ces dynamiques internes s’ajoutent des événements externes — priorités concurrentes, pression opérationnelle, changements de contexte — qui modifient en permanence la manière dont le changement est vécu. Il n’est pas rare, par exemple, d’observer un bon niveau d’adhésion lors du lancement, suivi quelques mois plus tard d’un décrochage silencieux lorsque la pression opérationnelle reprend le dessus.
Dans ce contexte, une approche ponctuelle de la conduite du changement, limitée à un diagnostic initial ou à quelques actions d’accompagnement, montre rapidement ses limites. Ce qui compte n’est pas seulement de comprendre les équipes au départ, mais de suivre l’évolution de leur engagement, de leur confiance et de leur capacité à intégrer durablement les nouvelles pratiques.
Autrement dit, la question centrale devient moins : « Avons-nous bien lancé le changement ? » que : « Comment se passe-t-il réellement au fil du temps, au plus près du terrain ? »
Rendre visibles les dynamiques humaines du changement
L’un des défis majeurs d'un projet de transformation est que ses déterminants humains restent souvent invisibles jusqu’à ce qu’ils deviennent problématiques. Lorsque les signaux sont enfin perceptibles — désengagement, tensions, perte de qualité, contournements — il est souvent déjà tard.

Les sciences comportementales permettent d’aborder le changement autrement, en rendant observables des dimensions habituellement traitées de manière intuitive : le sens perçu du travail, la qualité de la relation managériale, le niveau de confiance au sein des équipes, la santé du climat collectif, ou encore l’engagement global.
Ces indicateurs ne remplacent pas les mesures opérationnelles du projet. Ils les complètent. Et surtout, ils jouent un rôle d’alerte précoce. Bien avant qu’un projet ne déraille, ces signaux faibles indiquent que l’adoption se fragilise, que l’effort demandé devient excessif ou que l’équilibre humain est mis sous tension.
La conduite du changement cesse alors d’être un exercice fondé sur des impressions ou des retours anecdotiques. Elle devient un pilotage éclairé, capable d’ajuster les actions au bon moment, au bon endroit, et auprès des bonnes équipes.
Le manager : point de bascule de l’adoption du changement
Dans tout projet de transformation, le manager de proximité occupe une position singulière. Il est à la fois relais de la stratégie, garant de la continuité opérationnelle et référent quotidien pour ses équipes. C’est à ce niveau que le changement prend corps — ou, au contraire, se dilue.
Les équipes ne vivent pas le changement à travers les documents de cadrage, les messages institutionnels ou les supports de formation. Elles le vivent à travers les décisions, les arbitrages et la personnalité de leur manager. C’est lui qui, concrètement, donne le rythme du changement, autorise l’apprentissage, tolère l’erreur — ou au contraire envoie des signaux contradictoires. Un manager qui continue à arbitrer uniquement sur les anciens critères, même involontairement, envoie un signal puissant : le changement est secondaire, voire facultatif.
Pourtant, les managers sont encore trop souvent abordés comme un levier homogène de la transformation. On attend d’eux qu’ils “embarquent leurs équipes”, qu’ils expliquent, qu’ils rassurent, qu’ils accompagnent. Cette attente est légitime, mais elle fait abstraction d’une réalité essentielle : les managers conduisent le changement à travers leur propre manière de fonctionner.
Le style managérial influence directement l’adoption
Chaque manager possède une manière singulière de décider, de communiquer, de gérer la pression et de créer de la confiance. Certains sont naturellement orientés vers l’action rapide et la prise de décision. D’autres privilégient la structuration, la sécurisation et la maîtrise des risques. D’autres encore sont très attentifs aux dynamiques relationnelles et à l’engagement des personnes.
Aucun de ces styles n’est intrinsèquement supérieur aux autres. Mais leur impact sur l’adoption du changement varie fortement selon le contexte, le type

d’équipe et la phase du projet. Un style très directif peut accélérer un déploiement à court terme tout en fragilisant l’adhésion dans la durée. À l’inverse, un style très consensuel peut préserver le climat tout en ralentissant l’appropriation effective.
La conduite du changement ne consiste donc pas à demander aux managers ne plus être eux-mêmes, mais à les aider à ajuster leur posture en fonction des situations auxquelles ils sont confrontés.
Équiper les managers plutôt que leur demander de “faire mieux”
Dans de nombreux projets, les managers sont exhortés à mieux communiquer, à être plus à l’écoute, à accompagner davantage leurs équipes. Mais ces injonctions restent souvent abstraites et peu opérantes, surtout dans des contextes de forte pression opérationnelle.
Appliquer les sciences comportementales au pilotage des transformations permet de dépasser ces prescriptions générales. Cela consiste à fournir aux managers des repères concrets, adaptés à leur style, pour les aider à gérer les situations clés du changement : annoncer une décision, accompagner l’apprentissage, traiter les résistances individuelles, conduire des échanges en face-à-face, ou encore maintenir l’engagement dans la durée.
En étant mieux outillés, les managers cessent d’être un maillon fragile de la transformation. Ils en deviennent au contraire des acteurs lucides et efficaces, capables de faire vivre le changement sans s’épuiser ni mettre leurs équipes sous tension excessive.
Vers une transformation réellement pilotée
Pris séparément, chacun des éléments évoqués jusqu’ici peut sembler familier. Les dirigeants savent que le facteur humain est clé. Ils savent que les équipes réagissent différemment. Ils savent que les managers jouent un rôle central. Pourtant, dans la pratique, ces dimensions restent souvent traitées de manière fragmentée. Appliquer les sciences comportementales au pilotage des transformations consiste précisément à relier ces dimensions entre elles. Il ne s’agit plus seulement d’accompagner un projet, mais de piloter un système humain en mouvement.
Comprendre les logiques collectives permet d’anticiper les formes de résistance propres à chaque équipe. Suivre l’évolution de l’engagement, de la confiance et du climat permet d’agir avant que les difficultés ne deviennent visibles. Équiper les managers en fonction de leur style et de leurs équipes permet de transformer les intentions en actions concrètes.
Le changement cesse alors d’être une succession de tâches. Il devient un processus observé, ajusté et régulé dans la durée.
Mettre en place une capacité organisationnelle
Cette approche modifie profondément la nature même du pilotage des transformations. Elle ne repose plus uniquement sur des messages, des plans ou des dispositifs standardisés. Elle développe une capacité organisationnelle à absorber, intégrer et stabiliser les transformations.
Les décisions ne s’appuient plus seulement sur des intuitions ou des retours informels, mais sur une lecture structurée des dynamiques humaines à l’œuvre. Les arbitrages deviennent plus fins, plus ciblés, et souvent plus efficaces. Les équipes se sentent reconnues dans leurs réalités, plutôt que sommées de s’adapter à marche forcée.
À terme, cette manière de conduire le changement renforce non seulement la réussite des projets, mais aussi la maturité globale de l’organisation face à l’incertitude et aux évolutions en continue.
Conclusion – De l’intention à l’outillage
Un projet de transformation peut échouer lorsque le système humain n’est pas en capacité d’absorber le changement, ou lorsque cette capacité n’est ni comprise, ni suivie, ni soutenue dans la durée. Depuis plusieurs décennies, les sciences comportementales ont pourtant produit des modèles d'analyse pour comprendre comment les individus travaillent, comment les équipes fonctionnent, et comment les managers influencent l’adoption réelle du changement.
Predictive Index, qui a fêté ses 70 ans en 2025, permet de traduire ces apports scientifiques en outils opérationnels, directement mobilisables dans le pilotage des projets et, surtout, déployables à l’échelle de l’organisation.
PI Design permet d’objectiver les dynamiques collectives et d’identifier les grands types d’équipes confrontées au changement, afin d’anticiper les formes de résistance et d’adapter les modes d’accompagnement. PI Diagnose, et notamment ses fonctions Pulse, rend possible un suivi régulier et léger de l’engagement, de la confiance et du climat, transformant des signaux humains souvent diffus en indicateurs pilotables dans le temps. PI Behavioral Assessment apporte une lecture fine des styles comportementaux des managers, élément clé pour comprendre comment le changement est incarné et relayé au quotidien. PI Inspire permet d’équiper concrètement les managers dans leur rôle central d’accompagnement, avec des guides adaptés, des repères actionnables et un assistant contextuel.
Pris ensemble, ces modules constituent une infrastructure de transformation monitorée, fondée sur des données humaines et ajustée aux réalités du terrain. Ils permettent d’installer une capacité durable à piloter les changements dans des environnements complexes et mouvants.
Dans un contexte où les organisations doivent changer plus souvent, plus vite et plus profondément, la question n’est plus seulement de savoir quoi transformer, mais comment rendre l’organisation capable de se transformer intelligemment, humainement, durablement. C’est à cette question que répond, concrètement, l’application des sciences comportementales au pilotage des transformations, lorsqu’elle s’appuie sur une plateforme pensée pour mettre l’humain au cœur de la stratégie.